L’Avenir des Designers Graphiques

Illustration de Black Yeti : Le Graphiste et le Marionnettiste
Le Graphiste et le Marionnettiste – Black Yeti

Une nouvelle approche pour une nouvelle société ?

Le Design graphique est l’une des branches du design, cette activité à la définition changeante mais dont on peut rappeler celle donnée par l’AFD (Alliance Française des Designers) : « Le design est un processus intellectuel créatif, pluridisciplinaire et humaniste, dont le but est de traiter et d’apporter des solutions aux problématiques de tous les jours, petites et grandes, liées aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux. » (pour la définition complète)

Le design graphique, comme activité du design appliqué à la communication et à l’information, est directement façonné par l’idéologie dominante ou les mouvements idéologiques qui la conteste produisant ainsi différents courants  » graphiques « .

L’agencement des supports, la rédaction des contenus, les choix graphiques sont intimement tributaires des objectifs recherchés par les designers et leurs commanditaires.

Faut-il en déduire que le design graphique n’est qu’un outil sans âme propre ? Un serviteur zélé mais sans autonomie ? Et que penser alors de son devenir à l’orée de cette période de grands bouleversements qui s’annonce ?

Cette dernière interrogation est l’objet même de cet article, nous pourrions la reformuler ainsi : dans un monde à réinventer pour l’humanité loin du consumérisme, le design graphique a-t-il une place ?

Notons que dans cet article je parle souvent de designer graphique, que les nombreuses, voire majoritaires, professionnelles qui exercent dans cette activité ne m’en veuillent pas, la langue française est ainsi faite, mais cela s’adresse à tous les designers graphiques sans distinction de genre, d’âge, de religion, d’orientation sexuelle ou de préférence typographique !

Pour conclure cette introduction, je précise que cette réflexion est née de ma confrontation au réel en tant que graphiste et enseignant en design graphique. Elle a été alimentée par de nombreuses discussions avec des graphistes, des enseignants en design graphique, des élèves s’interrogeant sur le sens même de leur (future) activité. Ces questionnements naissent essentiellement de quatre constats :

  • L’épuisement accéléré des créatifs dû aux conditions d’exercice de leur activité ;
  • La souffrance des élèves tiraillés entre leur quête de sens au sein d’une société anxiogène et la nécessité de se couler dans un moule productiviste ;
  • La perte de crédibilité de notre profession, cantonnée de plus en plus au rôle de passe-plat ;
  • La recherche de tous d’un nouvel équilibre de vie et d’un sens nouveau à donner à notre aventure commune.

I. Le Designer Graphique, un serviteur zélé ?

Sans entrer dans un débat d’érudits, que d’autres ont alimenté avec bien plus de pertinence que je ne saurais le faire, notons tout de même que le design graphique, en tant qu’activité, ne s’est pas toujours cantonné à suivre servilement l’idéologie dominante. Il recèle, dans sa nature même, une propension à chercher la rupture et donc la remise en cause de l’ordre établi, au moins dans sa dimension esthétique.

Pour ne prendre qu’un exemple, citons le « Slow Design » apparu au début des années 2000 sous l’impulsion de Alastair Fuad-Luke, un universitaire Anglais, qui prône, à l’instar du slow mouvement dont il fait partie, d’extraire ces activités de l’accélération sans cesse croissante de la vie économique au profit d’un temps de réalisation plus en adéquation avec un rythme favorisant la créativité, la qualité et l’épanouissement. Cette philosophie a été reprise à leur compte par certains graphistes (au sens large).

Force est de constater, cependant, que cette conception de l’activité du design, tout en rencontrant un large assentiment au sein de la communauté des designers, n’a pas été retenue comme forme d’organisation de notre activité.

La problématique étant qu’insidieusement un glissement s’est opéré du fond vers la forme, le designer s’étant majoritairement mis au service de l’idéologie dominante, le capitalisme ultra libéral, pour ne pas le citer. Ainsi, le rôle du designer graphique, au service de la consommation de biens et d’idées prémâchées, se limite trop souvent à de l’esbroufe visuelle ou du slogan de complaisance.

Rend beau et tais-toi (John…) ! – Black Yeti

II. La place actuelle du design graphique

Un constat s’impose, n’en déplaise à nos égos, le designer graphique est désormais essentiellement un ouvrier spécialisé chargé de vendre en « faisant beau ». Un technicien du visuel, un rouage du système qui n’est plus que sporadiquement un chercheur de sens par l’invention graphique.

La créativité, ce mot que nous employons jusqu’à l’indigestion, n’est plus que l’ombre d’elle-même, glorifiant à l’excès la moindre fioriture graphique, le moindre motion design, la plus petite audace colorimétrique. Alors que ce devrait être notre rempart contre la standardisation, notre aiguillon pour nous forcer à plus d’exigence.

La digitalisation de l’économie a encore renforcé cette tendance. En effet, si nous passons outre le voile sémantique de la novlangue numérique, nous observons objectivement que la majorité des grands discours sont un verbiage commercial faisant appel à des notions mal maîtrisées. Qui ne parle pas de SEO, de SMO, d’Adwords devant ses clients avant tout pour se draper des habits de l’expert alors qu’il redoute de devoir les mettre en œuvre ?

Par souci d’apaisement, reconnaissons qu’il s’agit souvent là, moins de malhonnêteté intellectuelle quand le designer graphique se pare des atours du stratège digital, que d’un manque de temps pour se former, de facilité ou de budgets ridicules pour produire avec réflexion et intelligence. Car, dans cette dérive de nos pratiques, les responsabilités sont partagées et le commanditaire voulant toujours plus, plus vite pour moins cher n’est pas exempt de reproches.

Mais la réalité est là, devant toujours faire plus vite pour un coût sans cesse à la baisse, le designer se contente souvent d’appliquer des « trucs graphiques » sans s’intéresser au fond. Il ne devient alors qu’un simple rouage de la consommation de masse. Rouage mis à mal par les sites de revente à des prix frisant l’indécence de solutions graphiques préformatées produites à perte par des graphistes en quête de quelques euros pour survivre.

Pire, après 7 décennies de structuration idéologique, le designer graphique possède toute une panoplie d’outils sémantiques visant à « habiller de vertu » ce dont il assure la promotion, sans souci d’ancrer discours et argumentaires dans une quelconque réalité factuelle. Il se dédouane sans vergogne des mensonges de son client alors qu’il participe à leur promotion.

Allant encore plus loin, les outils du marketing et de l’analyse de données, rois à l’aire du Big Data, décortiquent les failles des « cibles » pour mieux se servir de leurs crédulités et de leurs « faiblesses ».

Dans ce contexte, le designer graphique acceptant son rôle de simple rouage sans sens critique, devient complice d’un système qui cannibalise la planète et exploite le genre humain.

Nous pourrions aller plus loin dans cette analyse afin de pondérer et de préciser les arguments, ce sera peut-être l’objet d’un prochain article. Mais pour l’heure, notre propos est ailleurs.

Car si nous sommes à un tournant de nos sociétés capitalistes ultralibérales qui nous pousse à imaginer une nouvelle voie de développement pour nos sociétés, comme semblent l’indiquer tous les indicateurs (urgence climatique, inégalités sociales, …), allant vers plus de sobriété et moins de consumérisme, la question est de savoir quelle place sera attribuée au designer graphique dans une société dont nous ne savons rien encore ?

III. Demain les designers graphiques

Demain les Graphistes ! Illustration de Black Yeti

a. Cadre de la réflexion

Nous y voilà, quelle sera la place du designer graphique demain, en aura-t-il une (de nombreuses civilisations ont prospéré sans cette corporation) ? Et dans l’affirmative, laquelle ?

Avant toute chose, tentons de faire preuve d’honnêteté et de modestie.

N’étant pas une référence en matière de design graphique, mon analyse métier n’engage que moi mais s’appuie sur 20 ans d’expérience professionnelle à tous les postes d’une agence de com, beaucoup de rencontres, de discussions avec des pairs, une grande curiosité et surtout l’exercice de nombreuses autres professions avant de m’engager sur cette voie.

De même, n’étant pas doté du don de seconde vue, mes projections ne sont pas des prédictions mais juste une base de réflexion se fondant sur une analyse personnelle.

Enfin, et surtout, mon article repose sur un parti pris qui n’est pas sans conséquence : je pense que la société capitaliste ultra libérale mondialisée a montré ses limites. Face aux dysfonctionnements majeurs qu’elle a engendrés, de nombreux défis sont à relever, qui nous poussent à envisager un nouvel équilibre autour d’une vie plus sobre respectant notre « maison Terre » et d’une société remettant l’humain et son épanouissement au cœur du contrat social autour des valeurs de partage et de fraternité.

J’ajouterai, pour conclure cette introduction de chapitre, que je ne m’extrais en aucun cas de ma responsabilité de quadra occidental, rouage du capitalisme depuis près de 30 ans, quant au bilan déplorable de notre société.

Nous voici donc à l’orée d’une nouvelle société qui verra nécessairement l’abandon du culte des déesses « Consommation » et « Croissance » sous peine d’hypothéquer l’avenir du genre humain. Mais alors, que deviendront les designers graphiques, grands prêtres de ces deux déesses ? La nouvelle société aura-t-elle besoin d’eux ?

b. Redéfinir les missions du designer graphique

Le designer graphique n’est pas qu’un tamis de mise en forme ou de valorisation d’un produit (matériel ou immatériel). Je pense que nous sommes nombreux à tenir en plus haute estime cette profession dont la publicité et la communication de manipulation de masse ne sont que des facettes réductrices. Il nous faut donc remettre au goût du jour les facettes de cette profession tombées dans l’oubli, en inventer d’autres et envisager leur utilité pour une société de la sobriété et de la connaissance.

Rappelons, pour faciliter la réflexion, les grands champs de compétence des designers graphiques :

  • l’organisation spatiale d’une information afin de faciliter sa compréhension ou d’assurer sa valorisation, ainsi que son adaptation aux spécificités de son support de diffusion ;
  • la hiérarchisation de l’information ;
  • l’enrichissement et l’adaptation picturale pour personnaliser le vecteur de communication ;
  • la capacité à créer des symboles et à synthétiser ;
  • la gestion typographique et l’amour du texte ;
  • l’empathie pour adapter la mise en forme du message à la « cible » visée. Ce terme traduit d’ailleurs très bien le glissement de l’empathie vers le marketing agressif de notre profession ;
  • l’ensemble des compétences techniques nécessaires à la mise en œuvre des précédentes.

À quelles missions affecter demain ces compétences dans un monde où le but n’est plus de vendre un maximum de barils de lessive ?

Pour répondre enfin à cette question, je pose comme vrai, un présupposé largement admis par les observateurs assidus de la nature : pour se développer, durer et s’équilibrer, un écosystème a besoin d’informations.

L’information, qui sous-entend la communication de celle-ci et les connaissances qu’elle véhicule, est vitale pour adopter un comportement adapté, éclairé et réfléchi afin d’alerter, d’améliorer les relations d’interdépendance et de partager.

L’information source de connaissance est l’un des fondements de la pérennité d’un écosystème. L’humanité, comme élément constitutif de l’écosystème mondial, lui-même constitué d’une multitude d’écosystèmes-enfants, ne déroge pas à la règle : l’information-connaissance est indispensable pour favoriser l’équilibre de nos sociétés et assurer leur intégration dans le cycle de l’écosystème-Terre.

La connaissance-information

Attention, je ne parle pas ici de l’information telle qu’elle existe aujourd’hui pour formater les esprits ou vendre une idéologie. Au contraire, il s’agit de la connaissance-information qui enrichit l’humain sur la connaissance de soi, de l’autre et du Monde. Celle permettant de grandir, d’agir avec discernement, de comprendre les enjeux de ses actes, de développer son empathie et sa bienveillance, de faire preuve d’esprit critique.

La connaissance-information n’est pas une marchandise.

Or, force est de constater que cette vision de l’information-connaissance se heurte à de nombreux écueils :

  • L’information étant source de pouvoir, certains sont enclins à la dévoyer pour satisfaire des ambitions personnelles ;
  • Se cultiver ou s’informer requiert du temps, de l’énergie et souvent de l’argent. On omet souvent, quand on parle de l’accès direct à la connaissance via internet, de prendre en compte le coût de son accès (ligne et équipement) ;
  • On occulte le travail systématique entrepris depuis plusieurs décennies d’incitation à passer d’une citoyenneté vigilante à une consommation pavlovienne par ceux qui s’accaparent la richesse commune, à des visées de domination et d’enrichissement personnel. Ce qui a pour résultat d’engendrer, chez beaucoup de nos concitoyens, un désintérêt pour les sujets hors divertissement ;
  • Il existe plusieurs formes d’apprentissage, d’intelligence et de mémoire qui se valent mais obligeraient, idéalement, un bon système d’information-connaissance à décliner ses supports et méthodes de présentation d’un sujet pour s’assurer d’atteindre tous les citoyens (nous ne parlons plus de cibles !).

Dans ce contexte, la réponse que je propose à la fameuse question serait la suivante :

Le Graphiste ou le Berger de la Connaissance

  • Dans une société de la sobriété et de la connaissance, le rôle du designer graphique serait de devenir le « berger de la connaissance », c’est-à-dire la personne en charge de la mise en œuvre de tous les moyens nécessaires pour valoriser et rendre accessibles les informations-connaissances qui sans lui resteraient dans l’ombre des « contenus paillettes ».
  • Le designer graphique devrait savoir adapter la forme au public visé en rendant l’ensemble attrayant pour rivaliser avec des contenus « pop-corn ». Il y a là une forte dimension d’engagement citoyen et d’invention.

L’engagement citoyen car le designer graphique se doit de choisir des sujets qui impliquent un engagement et une autoformation de sa part en cherchant « l’objectivité » pour se mettre au service du libre arbitre de ceux qui découvriront des connaissances-informations à travers son travail.

De l’invention car pour être attrayant et efficace sur tous les types de sujets (santé, droit, économie, sciences, politique, art, etc.) et pour des publics citoyens très variés, le designer graphique devra renouer avec l’essence même de son métier en travaillant sur le fond et la forme en variant les typologies de supports et les choix graphiques.

Petite parenthèse, je ne nie pas l’importance salutaire du divertissement, je note simplement que pour un grand nombre de personnes, être un citoyen éclairé (acteur de sa société) est un effort qu’ils ne veulent plus fournir laissant ainsi la direction du Monde aux plus avides.

Or, le rôle du designer graphique serait justement de contrebalancer cela en rendant attrayant une information jugée « indigeste » (la Constitution de la Ve République par exemple) par le choix judicieux du vecteur de diffusion (vidéo, texte, son, BD, livres, expositions, etc.), le travail de la forme au service de l’accessibilité du fond, la déclinaison de la même information en différents supports d’accès en fonction des affinités et des profils du public-citoyen.

Dans ce contexte, les compétences du designer graphique prennent tout leur sens, la mission redevient pérenne, une place lui est offerte dans une société où la consommation n’est plus le Saint Graal.

Bien entendu, exprimé de façon aussi synthétique, cette projection crée ses propres écueils :

Le Graphiste et le Spécialiste : coopération !

  • Comment financer cette activité si nous restons dans un système travail = revenu de vie ? À cette question, deux pistes de réflexion : le revenu universel ou l’intégration du designer graphique dans la chaîne d’information comme les journalistes. S’il rend l’information audible à tous, il remplit une mission vitale pour les entreprises de l’info.
  • Quelles sources de connaissance-information utiliser pour opérer cette mission de « vulgarisation citoyenne » ?
  • Comment organiser la collaboration entre chaque spécialiste de son domaine et les designers graphiques ?
  • Comment intégrer et gérer la subjectivité inhérente du designer graphique comme composante de son travail ? Il s’agit là aussi d’envisager cette évolution dans le cadre plus vaste de refonte de notre société avec un retour au sens critique et à l’analyse comparée.
  • Comment assurer la non-manipulation de l’information transmise afin de permettre au public de s’en saisir comme terreau de sa réflexion pour se forger son opinion ?

Nous entrevoyons que cette évolution ne peut être que l’une des facettes d’une société réinventée. Facette qui laisse entrevoir de vastes chantiers à entreprendre pour que notre profession regagne ses lettres de noblesse. Le premier d’entre eux étant sans doute la fondation d’une nouvelle éthique à l’instar d’autres corporations comme les journalistes.

c. Vers une nouvelle éthique du design graphique

Quels que soient l’idéologie ou le parti pris, il est indispensable pour les designers graphiques d’initier une refondation éthique en abandonnant la suffisance actuelle (tous DA [Directrice(teur) Artistique] !) qui masque difficilement l’asservissement aux donneurs d’ordre de la consommation à outrance au profit d’une mise à disposition de leur expertise au service de la promotion de la connaissance et de l’information de vie.

Dans cette optique, il n’y a plus de consommateurs, mais des citoyens ; pas de cibles marketing mais des destinataires de contenus ; pas d’objectif comportemental de la cible mais une mesure de la qualité de compréhension de l’information délivrée, par l’augmentation de la capacité d’action éclairée du destinataire.

Le rouage complice

À cela s’ajoute la nécessaire prise de conscience des buts réels recherchés par les commanditaires et la véracité des arguments proposés. Pour être plus explicite, sans aller aussi loin que ce que je propose ci-dessus, il est urgent que les graphistes s’interrogent sur leur nécessaire implication dans le contrôle des contenus qu’ils mettent en valeur et proposent au public, en refusant toute campagne s’appuyant sur une distorsion malhonnête de la réalité. Sous prétexte de devoir gagner sa pitance, le designer graphique-citoyen ne peut accepter d’aider les clients à communiquer de façon mensongère ou pour des produits / idées allant à l’encontre du bien commun et de l’environnement. Nous sommes arrivés à un point où notre responsabilité doit s’exercer dans tous les domaines si nous voulons éviter le pire. Ne soyons pas seulement exigeants dans le choix des typographies !

Je suis convaincu que les designers graphiques possèdent un savoir-faire et des compétences indispensables pour favoriser la diffusion des idées et des connaissances. Cette mission enthousiasmante et indispensable pour la société n’attend que notre prise de conscience et la refonte de nos pratiques vers une nouvelle organisation de nos activités, de la formation de nos jeunes et de la formalisation d’une charte fondatrice. Je suis convaincu que nous sommes nombreux à appeler de nos vœux une nouvelle conquête de sens pour notre activité et l’humble but de ce premier article et de jeter une bouteille à la mer pour fédérer les énergies de celles et ceux qui veulent initier cette mutation.

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