L’empathie par-delà les modes….

Cécile ou l'empathie
Cécile ou l’empathie – Illustration Black Yeti

L’empathie est un terme qui revient à la mode et nous ne nous en plaindrons pas. Mais il me semble important de ne pas retomber dans les travers de la mode sémantique qui régulièrement s’approprie un mot et l’utilise à outrance, pour la caution qu’il donne au discours de l’utilisateur, avant de le remplacer quand la lassitude s’installe (Souvent mode varie…). Le tout sans jamais avoir réellement appliqué le concept sous-jacent au dit terme.

Pour illustrer cela, songeons à l’expression à la mode à la fin des années 90 – début des années 2000 : le développement durable !

Utilisé à outrance par toutes les communications institutionnelles pour glorifier l’action publique et certaines entreprises vertueuses, on sait maintenant quelle réalité se cachait derrière cet enfumage sémantique : une planète au bord de l’asphyxie 20 ans plus tard.

Faisons en sorte que le même sort ne soit pas réservé à l’empathie et ce qu’elle incarne.

1. Définition de l’empathie

Empathie – n.f. – Psychol. – Faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent. (Petit Larousse).

Cette définition a le mérite d’être claire et peu sujette à l’interprétation. Mais elle contient une limite qui doit être levée de mon point de vue. En effet, la définition énonce « faculté intuitive », ce qui pose clairement que cette capacité serait innée, liée à notre personnalité. Si tel est le cas, parler d’empathie ne m’intéresse pas, c’est comme de m’annoncer que je ne serai un Jedi que si la concentration de midi-chloriens dans mon sang est suffisante, sans possibilité par mon travail et mon investissement d’acquérir la Force !

Pour l’empathie, même combat ! Il me semble intéressant d’en débattre, uniquement si nous pouvons tous la mettre en œuvre ! Que ce soit de façon intuitive pour certains (Le Père Noël et les mères) ou par l’apprentissage et la pratique (les directeurs artistiques et les hommes politiques 😉 !).

J’entends déjà certaines voix s’insurger contre cette liberté prise à l’encontre de l’Académie, arguant que si cette définition ne me plaît pas, je n’ai qu’à enrichir mon champ lexical en trouvant un terme plus approprié à mon concept… Certes, mais non, je pense pertinent de casser les limites imposées à l’empathie par cette définition en proposant celle-ci :

Empathie – n.f. – Psychol. – Capacité, intuitive ou résultant d’un travail sur soi, de se mettre à la place d’une autre forme de vie, de percevoir ce qu’elle ressent. (Petit Sam-Larousse).

Franchement, il n’y a pas de quoi crier au sacrilège 😉 !

Pour justifier cette évolution de la définition, je souhaite juste préciser un parti-pris qui sous-tend toute ma réflexion sur notre monde :

L’apprentissage est un chemin que tout être vivant peut suivre et il n’y a rien qu’un bon apprentissage ne puisse transmettre à un humain.

S’appuyant sur ce dernier point, j’affirme que l’empathie n’est pas un don mais une aptitude, mieux, un outil au service de la vie en société et de la construction du dialogue permanent entre les humains, indispensable dans une société harmonieuse.

Je crains en effet qu’en parlant de capacité intuitive et de don, on n’aboutisse à ceux qui sont tout et ceux qui ne sont rien. Évitons de cloisonner l’Humanité.

Retenons surtout que l’empathie s’enseigne et s’apprend. Comme toutes nos aptitudes, elle se trouve en nous à des degrés divers de façon latente. Charge à nos parents, nos enseignants ou nous-même de trouver le chemin d’un apprentissage efficace et épanouissant. De nombreuses méthodes existent à commencer par l’exemple et l’identification… et il n’est jamais trop tard pour la travailler et l’acquérir.

2. Les qualités de l’empathie

L’empathie est donc la faculté de se mettre à la place d’autrui, de comprendre ce qu’il ressent. Nous sommes là dans le domaine des émotions, de ce qui fait de nous des êtres sensibles capables de penser mais aussi de réagir en fonction de données moins objectives qu’un raisonnement mathématique. Cela nous dessert souvent, mais ce peut être aussi la source d’un acte de grâce, d’une innovation, d’une intuition géniale !

Très souvent, le discours sur l’empathie commence par la valorisation de l’ouverture à l’autre et de l’humanisme. Je ne débuterai pas mon argumentation par ce bout de la pelote.

a. L’accroissement du champ des possibles

L’empathie nous permet de nous oublier, d’oublier un instant notre propre sensibilité pour mettre notre « conscience » au diapason de la vérité d’un autre être sensible. Ce faisant, nous grandissons, parce que nous offrons à notre propre vérité, à notre intelligence un nouveau point de vue sur la réalité du monde.

C’est l’un des aspects que l’on oublie trop souvent quand on parle d’empathie. C’est pourtant une de ses grandes vertus que de briser notre isolement en nous offrant un voyage hors de nous-même pour en revenir bousculé dans nos certitudes mais enrichi d’un nouveau regard.

L’intelligence, la construction de soi, passent par ce voyage en point de vue inconnus

Il ne s’agit donc pas là de l’exercice d’une vertu, ni d’un acte moral, que de se mettre à la place de l’autre. Non, il s’agit du meilleur outil pour se construire soi-même en sortant du carcan de son esprit, en brisant ses limites cognitives, en profitant du catalyseur d’un autre regard sur le monde. Combien de fois ne nous a-t-on pas répété « pour résoudre ce problème, change de point de vue ! ».

Certains expérimentent cela à l’aide de substances hallucinogènes comme Carlos Castaneda en offre une vision dans « L’herbe du diable et la petite fumée » (anthropologie-fiction (?)) ou Robert Silverberg dans « Le temps des changements » (science-fiction), mais il me semble qu’un résultat plus productif peut être obtenu en usant d’empathie.

b. La base du dialogue

Un autre aspect de l’empathie est d’être le socle d’un dialogue constructif. Sans elle, nous aboutissons très vite à un dialogue de sourd (l’empathie a des oreilles) au cours duquel chacun reste campé sur ses positions, essayant de convaincre l’autre en assénant ses vérités.

Sans doute est-ce en grande partie dû à l’absence totale d’enseignement de l’art du dialogue dans nos sociétés.

En effet, avez-vous remarqué qu’à l’école, on nous enseigne les mathématiques, la technique du français, l’histoire, la course à pied, etc. mais pas l’art de dialoguer avec un autre humain. Une pratique aussi essentielle pour l’épanouissement individuel et l’équilibre d’une société ne fait l’objet d’aucun apprentissage. L’école nous enseigne à parler, pas à dialoguer.

Les rares études dans lesquelles l’oralité est essentielle, enseignent la rhétorique (théorie de la parole efficace liée à une pratique oratoire) c’est-à-dire une forme de parole à sens unique qui brille pour assurer la victoire des arguments de l’orateur. Cette oralité n’est que le bras armé oratoire de la compétition tout azimut érigée en dogme dans nos sociétés. Un échange de sourd dans lequel il faut prendre l’ascendant sur l’autre, devenu adversaire, dans une joute où, bien souvent, la mauvaise foi est une pratique normale.

Mais, au quotidien, pour construire des relations saines et équilibrées, il faut dialoguer et le dialogue suppose :

  • De prendre le temps,
  • L’acceptation d’un possible changement de point de vue,
  • De ne pas chercher la victoire sur l’autre,
  • La maîtrise de ses émotions en commençant par son amour propre…
  • De l’empathie pour construire son argumentation en tenant compte de la vérité de l’autre,
  • L’acceptation de l’éventualité d’un désaccord final sans que cela ne soit perçu comme un échec ou une trahison.

Le dialogue suppose la capacité à écouter les arguments de l’autre et à essayer dans comprendre le fondement. L’empathie permet cela.

Par exemple dans un échange d’idées, l’interlocuteur vous faisant face peut parfaitement ne pas maîtriser le sens d’un mot. Dans le cadre d’un échange sans empathie, vous aurez tendance à vous engouffrer dans cette brèche pour casser l’argumentation adverse, quitte à humilier la personne au passage… Ce qui compte alors, c’est d’avoir raison.

Par contre, si vous faites preuve d’empathie, de prime abord vous avez de la considération pour l’autre et ce qu’il ressent. Vous acceptez le dialogue pour défendre un point de vue, mais vous acceptez comme possible un revirement de votre part si les arguments d’en face vous convainquent.

De même, l’autre étant important à vos yeux, vous souhaitez le convaincre de façon positive et durable. Vous recherchez une communion de pensée, pas une reddition. Vous chercherez donc à comprendre réellement le fond de l’argumentation de l’autre, quitte à prendre le temps de lui faire expliciter ses points de vue.

Vous vous mettrez à sa place quand il présentera sa vision des choses, oubliant votre histoire, vos certitudes et votre expérience forcément limitée. Ainsi, même si vous n’êtes pas d’accord, vous argumenterez de façon constructive en utilisant des démonstrations en adéquation avec la personnalité de votre interlocuteur afin de donner toutes leurs chances à ces instants d’échange. Et peut-être, en vous oubliant, comprendrez-vous mieux toute la portée des idées que vous êtes en train d’exposer.

Ce faisant, vous créerez un débat le plus apaisé possible. Et si l’autre fait de même, ce sont les idées qui se confronteront, pas les personnalités, ouvrant ainsi la porte à d’autres dialogues.

L’art du dialogue devrait être indissociable de l’art de la parole, au même titre que nous apprenons à ne pas utiliser la violence potentielle de nos corps. Pourtant, dans nos sociétés il n’en est rien, la violence verbale et l’humiliation sont quotidiennes et banalisées.

L’empathie n’accepte pas cela, enseignons-la.

c. La base de l’humanisme

L’empathie est aussi la base de l’humanisme et de la solidarité. En acceptant de s’ouvrir à l’autre, d’essayer de comprendre son point de vue sur le monde, nous sortons de notre manichéisme égocentrique. Nous percevons la sensibilité d’autrui, sa richesse, ses failles… Nous reconnaissons l’égalité absolue des humains et retissons une sensibilité commune. Nous brisons le masque des apparences.

3. Usage de l’empathie

L’empathie est donc une belle qualité, un grand mot qui nous permet de briller en société et après ?

a. Empathie et réalisme

Si l’empathie donne de l’intelligence à nos interrelations humaines, elle ne signifie pas que nous puissions tous nous comprendre, ni que nous adhérions à toutes les idées. On peut « envisager » intellectuellement un point de vue, sans pour autant y adhérer. L’empathie n’impose pas l’angélisme béat ou l’effacement de notre personnalité. Elle ne m’interdit pas de combattre des idéologies nauséabondes, ni de condamner certains comportements. Mais elle me permet de rester mesuré dans mes actions et civilisé.

L’empathie me permet d’aller vers ceux qui ne pensent pas comme moi avec une attitude non agressive et un système de dialogue qui peut aboutir à un échange constructif pour les deux parties. Elle permet parfois de transformer une peur de l’autre en acceptation des différences. Il est intéressant à se sujet d’étudier la communication non-violente.

L’empathie m’évite de condamner un humain en le qualifiant de monstre. Un humain reste un humain et nous ne devons pas retirer cette étiquette quand cela nous arrange pour protéger nos rassurantes certitudes.

Parfois cela ne suffit pas, parce que l’empathie n’est pas un truc, c’est une aptitude de l’humanité avec ses propres limites. Mais ce n’est pas une raison pour la mettre de côté sous prétexte qu’elle ne serait pas assez « efficace »… rien n’est absolu dans la vie, nous avons de nombreuses compétences qui s’associent et se complètent pour trouver le chemin de la solidarité et de l’épanouissement.

b. Empathie et Start-up Nation

L’intitulé de ce chapitre est volontairement provocateur mais il résume bien mon état d’esprit. Si l’empathie est revenue à la mode pour mieux manager des équipes ou comprendre les attentes des clients pourquoi pas.

Mais si l’empathie devient une technique de growth hacker (gourou des temps modernes) à deux balles qui mettent derrière ce terme une recette pour manipuler les équipes et les clients en leur faisant croire que l’on s’intéresse à eux pour mieux les amener là où se situe notre intérêt… alors je m’inscris en faux.

L’empathie n’est pas une technique marketing, c’est une des qualités à développer pour devenir un être humain plus sociable et sensible. Si cela vous amène à être plus efficace dans votre activité professionnelle, ce sera une conséquence pas un but !

Surtout, n’oubliez pas l’essentiel : l’empathie ne se débranche pas… elle s’applique dans tous les instants de votre vie (sauf pour le lavage de dents).

c. Empathie pour le vivant

Pour conclure cet article, je voulais insister sur le fait que l’empathie doit être globalisée au vivant. Nous commençons dans nos sociétés consuméristes à reconsidérer le point de vue des peuples premiers sur la réalité de mère Nature. Ce qui, hier encore, n’était considéré que comme des divagations de hippies illuminés devient audible : le vivant forme un tout, la sensibilité traverse toutes ses formes de vie.

Dans ce contexte, l’empathie inter-espèces est une réalité et une richesse pour nous faire grandir et augmenter notre compréhension de l’univers qui nous entoure. Ressentir l’autre, faire cet effort d’extrapolation et de dialogue même silencieux, c’est le premier pas vers notre épanouissement.

Pour finir, je raconterai une anecdote personnelle.

Je n’ai jamais eu de chien, ni particulièrement apprécié leur présence. Sans doute parce que je les pensais limités, étant plutôt d’une famille aux allégeances félines. J’ai commencé à changer de point de vue par amour, parce que mon épouse les apprécie et que j’ai confiance en son jugement. Ensuite, nous avons eu un premier fils. Lorsqu’il eut 3 ans, j’ai entendu à la radio un chercheur dire que les chiens avaient globalement l’intelligence d’un enfant de cet âge-là…

Mon fils savait parler, raisonner, développer une stratégie, rire, pleurer, échanger… j’ai eu un choc, comme un blast dans mes certitudes, les chiens ne sont plus restés invisibles pour moi.

Aujourd’hui, je sais que ce chercheur avait tort. En acceptant les chiens comme des êtres indépendants, sensibles et intelligents j’ai découvert qu’ils ne l’étaient pas comme un enfant de trois ans mais comme une forme de vie différente de la mienne, complémentaire et extra-ordinaire. Pas une sous-humanité.

Et je pense que cela est valable pour tout ce qui vit.

Une réponse à “L’empathie par-delà les modes….”

  1. C’est un article vraiment intéressant.
    A mes yeux, l’empathie devrait être enseignée dès le plus jeune âge, cela permettrait d’éviter beaucoup de soucis actuels. Je pense que c’est la base d’une bonne communication et d’une relation saine avec autrui. Comprendre que l’autre est différent, peut penser différemment que nous – sans pour autant être plus idiot – permet d’avoir un rapport aux autres complètement différent et beaucoup plus serein.
    Pour ma part, lorsque j’ai compris que nous étions tous différents, avec des opinions, des valeurs, des croyances et des convictions différentes ma vision des choses a radicalement changé : j’ai arrêté de me dire qu’une personne qui n’avait pas les mêmes idées que moi valait moins que moi (j’exagère exprès le trait mais malheureusement certaines personnes pensent ainsi) et que pour chaque personne son idée est la bonne et que je suis la personne qui vaut moins que lui. Comme on dit « on est tous le con d’un autre ». Je suis devenue beaucoup plus compréhensive. Bien évidemment, comme dit dans l’article, ça a été de l’apprentissage, des gamelles, des erreurs et particulièrement des épreuves de la vie – il y a maintenant plus de 10 ans – qui ont fait que j’ai cette vision-là aujourd’hui.
    A l’heure actuelle, je croise encore des gens dénués d’empathie, encore assez récemment, une personne dont le mot « empathie » ne devait sûrement pas faire partie de son vocabulaire, qui s’amusait à rabaisser une personne car elle n’avait pas les mêmes références que lui et j’ai pu voir les conséquences sur ladite personne. Et c’est lorsque je vois ce genre de personne et ces conséquences que je me dis que l’empathie devrait vraiment être enseignée dès le plus jeune âge pour éviter bon nombre de problème.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *